La nouvelle présidente du Conseil scientifique de l’Institut de recherche pour le développement (Ird) de France, le Pr Francine Ntoumi, a exprimé, le 8 mai à Brazzaville, au cours d’une interview accordée à l’Aci, sa satisfaction de pouvoir porter les nouvelles ambitions de la gouvernance de cet institut.
Agence Congolaise d’Information (ACI) : Vous avez été élue récemment présidente du Conseil scientifique de l’Institut de recherche pour le développement (Ird) de France. Quel est le sentiment qui vous anime après cette nomination ?
Francine Ntoumi (FN) : C’est une grande responsabilité. Je suis fière d’aider à porter les nouvelles ambitions de la gouvernance de l’Ird parce qu’elles me parlent non seulement de la multidisciplinarité, de la transdisciplinarité et de la diversité des sujets, des équipes et des continents, mais également des défis ambitieux à relever, qui sont en phase avec mon engagement dans la recherche pour le développement de mon pays, de la sous-région et du continent africain.
ACI : Être à la tête de ce Conseil est une lourde responsabilité, car elle requiert des méthodes et techniques laborieuses pour réussir ce grand challenge. Quelles seront vos perspectives et comment comptez-vous vous y prendre ?
FN : Décision prise de manière collégiale au cours d’un dialogue avec la présidence et les équipes de l’Ird. Il y a un plan stratégique qui a été mis en place. Il va falloir travailler davantage pour que cet ambitieux plan soit décliné en action qui puisse avoir un impact à long terme sur les populations et leur environnement.
ACI : L’humanité est frappée par la pandémie de la Covid-19 qui a touché plusieurs pays, à l’instar du Congo. Depuis 2020, nous assistons à une course vaccinale planétaire. En 2021, plusieurs pays ont lancé les campagnes de vaccination. Celles-ci ont suscité des spéculations liées à un quelconque ‘’empoisonnement’’ contre les Africains. En votre qualité de chercheuse, quel est votre regard sur cette situation qui a fait le buzz sur les réseaux sociaux ?
FN : Une pandémie de type de celle de la Covid-19 est inédite dans le monde. Pour la première fois, la recherche clinique pour un vaccin s’est faite sous le regard des caméras. Les scientifiques ont montré leurs incertitudes, leurs egos, leurs questionnements sous l’œil du monde entier qui était très inquiet par la situation. Les opinions de tous et de chacun sont devenues des avis à prendre en compte. Dans le même temps, les adeptes de la théorie des complots s’en sont donnés à cœur joie, car il y avait matière à imaginer. Il y a alors eu une bataille rangée entre les adeptes de la théorie des complots via les réseaux sociaux et les communicants officiels qui expliquent clairement comment ces vaccins ont été développés, leur efficacité basée sur les résultats etc… Malheureusement, la communication officielle a été inégale et/ou mauvaise et les réseaux sociaux ont eu l’avantage. Il est bien entendu que ces vaccins vont permettre le retour à la vie normale et nous protéger contre la maladie. Il faut absolument se faire vacciner.
ACI : Depuis plusieurs années, vous êtes présidente de la Fondation congolaise pour la recherche médicale. Au moment où certains pays maximisent les recherches pour lutter contre la pandémie de la Covid-19, nous avons l’impression qu’au Congo les choses n’avancent pas. Où en est-on avec les recherches locales au niveau du Comité d’experts près le Comité national de riposte contre la pandémie à coronavirus, dont vous êtes membre ?
FN : La Fondation congolaise pour la recherche médicale a commencé à travailler sur la Covid-19 dès le 30 mars 2020, alors que le premier cas était déclaré le 14 mars 2020. Nous avons conduit des études de séroprévalence pour savoir comment le virus se propageait dans la population de Brazzaville puisque le dépistage des cas ne permettait pas de répondre à cette question. Nos données ont été publiées et nous avons fait des mémos de vulgarisation.
Nous faisons également la surveillance génomique. Autrement dit, nous décrivons les souches de Sars-Cov2 qui circulent au Congo et ce niveau aussi nos données sont publiées. Nous avons rapporté comment la souche qui s’est propagée avec beaucoup de succès dans Brazzaville venait de la République démocratique du Congo (Rdc) et que c’est cette souche qui est prédominante en ce moment. Nous avons notifié l’entrée à Brazzaville du variant britannique, située vers la fin du mois de février 2021.
Outre cela, nous avons bien d’autres données pour tenter de comprendre pourquoi le virus n’avait pas un impact aussi virulent sur nos populations. Nos résultats sont publiés dans de très bonnes revues scientifiques, et je vous signale que la Fondation congolaise pour la recherche médicale a publié plus d’une vingtaine d’articles sur la Covid-19 en 2020, incluant le Lancet et Nature.
ACI : Dès le début de votre carrière, vous vous battez pour le développement de la recherche scientifique en santé publique en République du Congo et sur le continent africain. Au nombre de vos préoccupations, figurent la lutte contre le paludisme. Actuellement, où en êtes-vous avec les recherches ?
FN : Nous menons beaucoup d’activités de recherche fondamentale et opérationnelle au Centre de recherche sur les maladies infectieuses, à savoir la surveillance de la sensibilité des souches responsables du paludisme aux antipaludiques dans différentes zones du Congo, l’efficacité du traitement préventif intermittent chez la femme enceinte, le paludisme et trait drépanocytaire chez l’enfant de moins de 15 ans, les vecteurs du paludisme et l’infection à plasmodium malarie, ainsi que le paludisme et la Covid-19.
ACI : Avez-vous un message à adresser aux gouvernants ?
FN : Evidemment, la recherche scientifique inclut des domaines autres que la recherche biomédicale. Certaines problématiques sont spécifiques à nos populations, dont certaines maladies infectieuses. Il serait temps que nos gouvernants allouent des budgets nécessaires pour permettre aux scientifiques africains de jouer pleinement leur rôle.
Propos recueillis par Grace Dinzebi











