Par Professeur Dieudonné TSOKINI
Comme dans toute pandémie de par ses velléités contagieuses, la question du covid 19 pose un véritable problème de santé publique, en ce qu’il concerne le sujet atteint, contaminé et le sujet non atteint dans sa relation à l’autre ; entendu par-là : relation soignant (s)- soigné (s) dans le cadre de soins en milieu approprié, hospitalier, et relations entre les individus ou relations interpersonnelles, du point de vue des rapports sociaux ; relations qu’il convient de redéfinir avec une nouvelle réorganisation des espaces de vie en fonction du contexte très délétère du moment et qui appelle une prise de conscience collective. Tous, sommes concernés et personne n’est à l’abri puis qu’il s’agit d’un problème de santé communautaire qui engage tous les membres de la communauté nationale.
Nous sommes aujourd’hui dans une situation fortement anxiogène et de stress généralisé où notre psychisme est hanté, à travers les images terrifiantes venant de l’Europe et fortement chargé par l’angoisse de mort face à un danger mortel qui produit l’effroi, la peur, le désarroi et qui pourrait, dans des cas extrêmes, provoquer des pathologies associées d’ordre psycho somatique.
Toutes les barrières qui canalisent et régulent notre comportement au quotidien tombent et, avec elles, la perte des repères et des privilèges : riches et pauvres se trouvant dans la même arène. Questionnement psychologique sur la riposte
La question de la gestion psychologique du coronavirus pose, à l’évidence, le problème de l’altérité et de l’angoisse subséquente, notamment l’angoisse de mort face à laquelle les individus développent des mécanismes de défense variés selon la personnalité. On peut observer la peur, dans certains cas, la peur-panique, l’anxiété, la dénégation, la fuite, le clivage (c’est chez les autres, pas chez nous), la banalisation et la rationalisation…
En effet, face à l’angoisse de mort, il faut, du point de vue de la réponse psychologique en urgence, déployer auprès des malades et des sujets asymptomatiques placés en quarantaine ou en isolement, des actions d’éveil, de stimulation du potentiel défensif et de l’instinct de survie du sujet. Cela peut être rendu possible par des mécanismes de subjectivation et d’inter subjectivation par rapport à l’objet viral qui appellent une responsabilisation à la fois individuelle et collective, du point de vue de la conscience du sujet et celle du groupe social, quant à l’adoption de nouveaux comportements.
S‘agissant notamment de la stratégie préventive relative au confinement, certaines études menées, en chine particulièrement, indiquent que le confinement ainsi que sa durée est un facteur de stress. Une durée supérieure à 10 jours est prédictive de symptômes post-traumatiques, de comportement d’évitement et de colère. Il est incontestablement une expérience potentiellement traumatisante pour certains. Comme dans tout trauma, les troubles de sommeil, l’anxiété généralisée allant jusqu’à la dépression peuvent se manifester. D’autres facteurs de stress ont été aussi identifiés aux nombres desquels :
- les symptômes physiques qui amplifient la peur de l’infection et l’inquiétude ;
- la peur des femmes enceintes d’être infectées et de transmettre le virus à leur futur enfant ;
- l’ennui, la frustration et le sentiment d’isolement causés par le confinement et par la réduction des contacts physiques et sociaux ;
- la stigmatisation ou sentiment d’être une personne à éviter, pointée du doigt et qui suscite la suspicion d’être une personne pestiférée et surtout d’être celui par qui la maladie est arrivée avec, de manière sous-jacente, l’impression de rejet et le sentiment de culpabilité par la possibilité d’infecter les autres.
Aussi a-t-on relevé que le stress ne s’arrêtait pas avec le confinement et que certains facteurs continuaient à faire leur œuvre une fois la situation revenue à la « normale ».
Par ailleurs les conséquences économiques de la perte des revenus à l’origine d’une détresse socio économique sont la cause de la colère et d’anxiété pendant les mois qui suivent le confinement. Cette détresse socio économique globale occasionne la perte des relations commerciales et la fragilisation élevée des travailleurs indépendants, en l’occurrence ceux du secteur informel.
Au plan clinique, l’isolement et la dépression, précisément, que vit le sujet soupçonné ou porteur du virus le plongent dans des sentiments de perte de l’estime de soi, de dévitalisation et d’anéantissement redouté de son être qui demandent à être soutenus par des procédés de prise en charge ou de suivi psychologique organisé autour de deux objectifs opérationnels à savoir :
- Réduire la charge émotionnelle, facteur de déstructuration du moi du sujet et de son équilibre psychologique.
- Renforcer l’élan vital du sujet déprimé et favoriser la réappropriation de son intégrité psychiquerompue.
Ce suivi psychologique s’inscrit dans le cadre général de la prise en charge globale et spécifiquement celui de la relation d’aide : aider le patient à prendre conscience de son état de santé et à s’inscrire dans le projet de soin qui lui est proposé. Il se fait par l’écoute dont le but est de libérer la charge émotionnelle et de gérer l’angoisse de mort souvent envahissante et débordante que vit la personne en situation d’urgence.
2. MOBILISATION ET COMMUNICATION SOCIALES
Par-delà l’action de soins qui mobilise prioritairement les médecins, infectiologues et autres agents de santé pour des cas de maladie avérés, il faut dans le cadre d’une épidémie, en l’absence de vaccins et de traitement curatif approprié, des actions préventives d’envergure ou de masse qui sont des actions d’ordre communicationnel. Le but est d’éviter les comportements- problèmes ou à risque par l’observation des gestes barrières, mais aussi l’angoisse collective qui pourrait se transformer en peur-panique où l’individu perdrait son self contrôle et se livrer à des comportements contre nature ou contre productives qui, au lieu de freiner l’épidémie, à contrario, l’accentueraient de façon involontaire ou inconsciente parce que non averti, non informé ; d’où l’importance de la sensibilisation par une communication scientifique permanente qui rassure les populations, quant au bien-fondé des mesures à adopter collectivement.
De ce point de vue, la mobilisation sociale, par le biais de la communication et la sensibilisation de proximité semble d’une opportunité et d’un intérêt majeurs.
Ainsi, pour optimiser l’information dans ce cadre, les commutés de quartiers, les associations et autres espaces ou plates-formes de mobilisation sont utiles. Ce sont des organes socialisés d’implication et de responsabilisation des citoyens sur les problèmes qui les concernent ; autrement-dit, ce sont des structures décentralisées de relais de l’information vers la base qui servent d’interface entre les gouvernants et les populations.
A cet effet, il conviendrait de :
- suppléer le discours tenu par les politiques par le discours des scientifiques comme discours de vérité.Comme sous d’autres cieux, notamment en occident et dans certains pays africains de la sous-région, où de façon quotidienne, le point est fait sur l’évolution de la situation épidémiologique à une heure précise, heure de la grande écoute sur les médias. Cela participe de la gravité de la situation et de la prise de conscience de cette gravité malheureusement non perçue comme tel par une frange importante de la population ;
- Expliciter, pour des raisons de compréhension, certains concepts « savants » de manière à mieux appréhender la situation jugée grave comme la notion « d’état d’urgence sanitaire et d’autres concepts connexes comme le confinement, le déconfinement, les gestes barrières. ». l’urgence sanitaire, justement, suppose la prévention sur fonds de mesures de coercitions qui demandent à être mentalisées, intériorisées par les citoyens. Le confinement décrété par les pouvoirs publics et qui a du mal à être appliqué, constitue la traduction ou l’expression socialisée de l’état d’urgence sanitaire ;
- Descendre à la base pour effectuer un travail de relais du discours du politique par le discours du scientifique ; un discours crédible que les populations souhaitent entendre, parce qu’une bonne partie des brazzavillois est encore assez dubitative, car disent-ils, en grande partie, « c’est la maladie des blancs et de ceux qui viennent de l’Europe, et par conséquent, ça ne les concerne pas ». Cela a malheureusement un effet d’entrainement considérable au niveau de certaines couches, notamment quelques jeunes désabusés pour leur supposée immunité et aussi d’autres citoyens surtout ceux habitant les quartiers périphériques et dans les villages.
En somme, pour une opérationnalisation efficiente de cette stratégie, il est indispensable d’engager d’une part, une communication de masse par une sorte de matraquage médiatique à des fins de conditionnement psychologique et, d’autre part une communication de proximité et des fins de compréhension sur les motivations, le vécu, le ressenti, les aspirations et leurs émotions par des procédés interactifs qui, in fine, ont un impact sur la dynamique cognitivo-psychoaffective et sociale de l’individu de manière à l’amener au changement.
Ainsi, devant l’impossibilité matérielle d’engager une opération de tests de masse au Congo d’une part, et à la recommandation du Directeur General de l’OMS consistant à tester, tester et toujours tester d’autre part, il serait judicieux, dans le contexte actuel du Congo de communiquer, communiquer et toujours communiquer.
3. A propos des enterrements.
Le décès du patient COVID 19, génère un double choc du fait, d’une part de la nature ou la cause exceptionnelle et particulière du décès dit décès COVID et, d’autre part, de l’inobservance du rite funéraire non conforme à la pratique sociale habituelle, mais aussi de la stigmatisation y afférente.
Face au traumatisme généré par cette situation, il serait nécessaire, après l’enterrement, de récréer le lien qui lie le défunt aux autres membres de la famille pour que le deuil se fasse. Il s’agit là du processus d’intégration du défunt dans l’imaginaire familial ; Ce qui est une manière de socialiser la mort et d’honorer le mort, l’autre qui nous a quitté.
De ce fait, la solidarité sociétale, à travers les « muziki » et d’autres formes de solidarité faisant défaut du fait des mesures barrières et du confinement, il serait judicieux de permettre que cette solidarité réduite au strict cercle familial se fasse dans la dignité et la compassion dévolues à cette circonstance malheureuse et douloureuse ; famille prise comme lieu de réactivation et du maintien de ce lien social indispensable et, ainsi, atténuer ce double choc. Dans ce contexte traumatogène, une action psychologique peut être envisagée selon les cas.
Professeur Dieudonné TSOKINI











